Ed Windley and Rob Hinrichsen : CTF en légumes de plein champ

Le trafic contrôlé (ou “CTF”, pour Controlled Traffic Farming) est un sujet qui m’intéresse beaucoup. Avec le développement du guidage par GPS la possibilité de réduire la surface compactée grâce à un peu d’astuce me parait fort intéressante. Si les systèmes céréaliers sont relativement faciles à concevoir, cela est plus difficile avec des légumes et des cultures racines.

Je suis entré en contact avec deux producteurs de légumes grâce à Steve Larocque, agriculteur Canadien, qui m’a dirigé vers John McPhee, agronome en Tasmanie, qui m’a lui même dirigé vers Ian Layden, agronome à l’université de Queensland ! Un long parcours qui montre la puissance du réseau quand on s’intéresse aux techniques innovantes !

Ed Windley et Rob Hinrichsen, dans la région de Kalbar, au Queensland cultivent des légumes sur des terres très argileuses. Tous les deux convaincus des bénéfices que leur apporterait le « CTF », ils ont progressivement orienté leur système vers plus de préoccupation pour le sol au bénéfice de la rentabilité et de la qualité de leurs légumes.

Ed Windley cultive 120ha de légumes répartis en maïs doux, haricots verts, carottes, oignons et citrouilles (dont les australiens sont de gros consommateurs !). Installés depuis 2005, il a progressivement mis en place le CTF depuis 2009. Avec une longue expérience en tant qu’agronome dans une région céréalière du Queensland, il avait une bonne connaissance du CTF avant de l’appliquer sur sa propre ferme.

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Dans cette région les deux principaux challenges pour la production de légumes sont la gestion de l’eau (drainer l’excès et en apporter lorsque nécessaire) et la consommation d’énergie pour préparer le sol (à cause du pourcentage d’argile).

A son arrivée il a drainé les champs et nivellé au laser pour garantir un écoulement uniforme de l’eau. De l’homogénéité des parcelles dépend l’homogénéité de la culture. Les excès d’eau sont drainés dans une lagune dans laquelle l’eau peut être pompée vers les pivots ou vers un lac de réserve. Tous les champs sont irrigués par rampes ou pivots, soit à partir des fossés de drainage, du lac ou d’un canal d’irrigation. Ed utilise également ses pivots pour fertiliser ou pour pulvériser le Bt sur le maïs doux.

Le nivelage et les installations d’irrigation ont été de lourds investissements, mis à mal par les inondations de 2011 ou toute la ferme a été sous 1 mètre d’eau. Des évènements qui mettent une pression supplémentaire sur sa réussite financière.

Entre les carottes, le maïs doux, les haricots verts, les oignons et les citrouilles, le trafic contrôlé semble impossible à mettre en place. Les écartements des rangs sont différents, et les récoltes sont effectuées par un entrepreneur, ce qui complique encore les choses. Alors plutôt que de chercher le meilleur écartement pour chaque culture, Ed Windley a commencé à homogénéiser le maximum d’écartements. Haricots verts, carottes et maïs doux sont aujourd’hui semés à 75cm. Le maïs doux a été semé à 80cm les premières années jusqu’à ce que l’entrepreneur renouvelle sa machine pour récolter à 75cm. Les oignons et les citrouilles sont semés sur une planche de 1.50m.

Pour le moment seule la récolte du maïs doux est vraiment intégrée dans le système CTF. La machine a une voie de 3m, avec un bec 4 rangs : elle roule donc à cheval sur deux passages de tracteurs. Auparavant équipée de pneus basses pression elle est désormais équipée de pneus étroits. Cela semble contraire à ce qu’on pourrait souhaiter pour protéger le sol, mais en terres argileuses mieux vaut avoir peu de traces de roues : car chaque trace de roue crée des mottes à la prochaine préparation de sol.

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Depuis la mise en place du CTF, Ed Windley constate que la préparation du sol se fait bien plus vite, « une vitesse de plus » qu’auparavant avec moins de mottes et davantage de terre fine. Le labour a pu être abandonné et le nombre de passage a été réduit.

Le travail du sol reste assez intensif, car les légumes étant sensibles à la structure du sol, et les récoltes dégradant souvent la structure (carottes en particulier). Le décompactage est donc systématique. Grâce au RTK, les dents sont espacées pour passer sous les rangs des cultures, dans la même idée que le strip-till. Ensuite le nombre de passage dépend de la culture mise en place (les carottes demandent un passage de fraise) ou de la culture précédente (broyage et mulchage après maïs doux).

Pour améliorer l’écoulement de l’eau toutes les cultures sont plantées sur butte. Parfaite illustration de l’avance des Australiens dans le domaine du CTF, Ed Windley s’appuie sur les conseils de Tim Neale de « Precision Agriculture » pour orienter ses buttes dans la direction la plus intéressante pour l’écoulement de l’eau tout en évitant l’érosion. On rentre dans le logiciel l’analyse de sol, la topographie du champ, la pluviométrie, l’écartement des rangs, la taille des buttes. Le logiciel propose ensuite différentes orientations des rangs et simule l’érosion ou la sédimentation qui pourrait se former.

Les buttes sont reformées entre chaque culture, c’est à dire que dans ce climat tropical, le sol est décompacté et fraisé deux fois par ans. En fait dans ce climat les carottes sont une culture “d’hiver”, il est donc déjà arrivé à Ed de faire 3 cultures en 13 mois ! ( Haricots – carottes – maïs doux par exemple )

Ed a la chance d’être sur des sols de défriches, les champs les plus anciens ont été défrichés il y a 50 ans, les plus récent l’année dernière. Il accorde de l’importance a la matière organique et à la vie du sol car il constate la facilité de préparation des parcelles plus riches. Sa rotation ne comporte que des légumes qui OLYMPUS DIGITAL CAMERAs’enchainent avec au max 2 mois d’intercultures, donc pour l’instant il ne fait pas de couverts végétaux. Il considère que le maïs doux fait office de couvert grâce aux pailles laissées sur le champ.

Il commence à s’intéresser à la vie du sol, ses carottes ont un enrobage de mychorizes et de phosphore. Au semis il localise de l’azote liquide, de l’Amistar (fongicide) et du SERENADE (bacillus subtilis). Lorsque je l’ai interrogé sur la compatibilité de l’Amistar et des mychorizes, il a répliqué que les essais avaient montré que le mélange des deux avait montré un meilleur résultat sur la fonte des semis que les mycorhizes et le SERENADE seuls ou l’Amistar seul. Surement une piste à creuser en pommes de terre.

Bien qu’il soit en train de semer ses carottes, Ed a pris le temps de nous faire faire le tour de sa ferme et d’appeler son collègue pour prolonger notre visite de la région.

Nous sommes donc allé à la rencontre de Rob Hinrichsen, quelques km plus loin. Rob cultive 400ha de légumes pour Kalfresh, une usine de conditionnement qu’il a fondé avec son père. Son père prenant sa retraite a été remplacé par un partenaire et lui s’est concentré sur la production sur la ferme, ce qui le passionne le plus.

A la différence de Ed, Rob aime former des billons pour laisser les mottes évoluer avec les alternances climatiques, comme le ferait un labour. Il a donc fait construire une billonneuse à disque, qui forme 2 billons : 1 au milieu du tracteur + 1 moitié de chaque côté. Les billons sont ensuite laissés à sécher au soleil avant la préparation du sol. Comme chez Ed, la préparation du sol se fait avec une rotative avec des capes pour former les buttes, ou bien à la fraise avant carottes.

Rob commence à se passionner pour les couverts végétaux et le compost. Il fabrique deux types de compost sur ses plates-formes. Un premier compost « riche en bactéries » avec du fumier de poule et du fumier de champignonnière, et un second riche en champignons avec du bois broyé et ses déchets d’oignons.

Il cultive des haricots verts tous les ans, car l’usine est au milieu de ses champs, mais ne cultive pas de maïs doux car n’est pas présent sur ce marché avec Kalfresh. Il est donc remplacé par du maïs qu’il vend sur pied aux éleveurs alentours. Cela crée une coupure dans la rotation des légumes mais apporte peu de matière organique car il est le plus souvent récolté en ensilage plante entière (parfois ensilage épis). Cela crée par contre de la place pour un couvert entre maïs et carottes (2 à 3 mois d’intercultures). Rob s’est essayé avec succès et satisfaction aux radis chinois, à la crotalaire, et aux mélanges. Le radis chinois est facile à semer, se décompose vite, et relargue rapidement les éléments. La crotalaire se développe très bien avec le climat tropical, Rob l’inocule avec l’inoculant pour arachides. D’après Rob c’est peut être cela qui nous empêche d’en cultiver avec succès chez nous. En mélange le millet a donné de bons résultats. Pour l’instant Rob utilise principalement le radis chinois qu’il importe des USA via Cover crop solutions de Steve Groff. La crotalaire est difficile à importer en Australie car elle vient principalement d’Inde et les semences ne sont pas assez propres pour passer la douane.

Rob regarde du côté des semis sous couvert et a essayé de semer des citrouilles dans de l’orge broyé. Si la parcelle n’était pas vraiment plus propre que le reste en TCS il a pu constater que les citrouilles étaient propres et n’avaient pas besoin d’être lavées à la récolte, un résultat encourageant qui correspond à ceux de Steve Groff en Pennsylvanie ou d’autres producteurs en Californie. Chose intéressante il l’a fait avec un semoir Monosem made in France, qui a changé sa vie par rapport à son ancien John Deere Max-emerge. La précision du Monosem a permis de réduire la quantité de semence/ha des haricots, et l’économie de semence a payé le renouvellement du semoir !

La localisation du trafic a permis de passer de 8 à 10 passages de préparation à 2 à 3 !

Grâce au trafic contrôlé, Rob Hinrichsen fait les mêmes constatations que Ed Windley. Moins de traces de roues diminuent la quantité de mottes et facilitent la préparation de sol. Bien que tous les passages ne soient pas intégrés dans le système tous les ans (la récolte des carottes, et du maïs, ne sont pas intégrés par ex) la localisation du trafic a permis de passer de 8 à 10 passages de préparation à 2 à 3. Une économie de temps et de gazoil qui vaut bien le temps de la réflexion !

L’amélioration générale de la structure du sol et la précision des interventions commence à porter ses fruits : Rob estime avoir gagner 10 à 20% de rendement en carottes et constate que ses rendements en haricots et oignons ont tendance à augmenter. Entre l’économie de gazoil et l’amélioration des rendements les résultats sont très motivants !

Ces deux producteurs ont su prendre le temps de la réflexion, et investir dans le matériel (4 équipements RTK chez Ed, une billonneuse chez Rob) pour s’assurer ensuite des économies et améliorer le rendement et la qualité de leur production. Entrés par la porte du CTF qui s’adresse à la structure physique du sol, ils s’intéressent tous deux à la vie du sol qui pourrait dans le futur leur faire passer un cap supplémentaire.

Merci à tous les deux pour nous avoir fait visiter vos fermes et avoir pris de votre temps de m’expliquer votre système !

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